45
Terra Wilder sembla sommeiller pendant presque tout le trajet jusqu’à Seattle, mais Harvey savait qu’il veillait. Quelque chose de terrifiant s’était produit dans la vie de cet homme, qui ne lui permettait même plus de relaxer. De la neige fondante tombait sur la région lorsque le gros camion s’arrêta dans une aire de restauration, à l’entrée de la ville. Harvey invita son étrange passager à dîner. Terra commença par refuser et déclara qu’il devait poursuivre sa route, mais le camionneur insista. Il finit par le persuader d’entrer avec lui dans le petit restaurant, peu fréquenté en ce jour de Noël. Terra regarda partout, repéra toutes les portes et choisit une table près de la sortie de secours. Intrigué, Harvey le laissa faire.
— Jusqu’où avez-vous l’intention de vous rendre ? demanda-t-il en s’asseyant.
Terra devint blême.
— Je ne vous veux aucun mal, lui assura Harvey. En fait, je ne veux même pas savoir votre nom.
— Pourquoi voulez-vous connaître ma destination ?
— Pour vous aider, c’est tout.
— Je vais au Canada.
… Lorsque la jeune serveuse leur apporta la soupe, Terra n’osa même pas la regarder. Il attendit même qu’elle se soit éloignée pour commencer à manger.
— Avez-vous des papiers d’identité pour franchir la frontière ? s’enquit Harvey.
— Non, avoua Terra. Je n’ai que mon courage. On m’a pris tout le reste.
— Alors, je vais vous faire passer en Colombie-Britannique en vous cachant dans ma cabine. Les douaniers me connaissent depuis longtemps. Ils ne fouilleront pas mon camion.
— C’est trop dangereux pour vous et pour moi.
— C’est beaucoup moins risqué que d’essayer de traverser la frontière à pied ou à bord d’un autre camion. Je vous en prie, acceptez.
— Mais pourquoi feriez-vous cela pour moi ?
— D’abord, parce que c’est Noël, et ensuite, parce que si j’étais dans votre situation, je voudrais moi aussi qu’on me vienne en aide. Et puis, vous pourriez être un ange déguisé en fugitif, venu sur Terre pour mettre des hommes comme moi à l’épreuve. Je veux seulement acheter tout de suite mon billet pour le ciel.
— Mais je ne pourrai jamais vous rendre la pareille.
— Contentez-vous de dire du bien de moi au Grand Patron.
Terra sourit pour la première fois depuis longtemps. Tout en se régalant de dinde, de pommes de terre et de petits pois, il décida de faire confiance à Harvey. Ils reprirent la route une heure plus tard, sous une pluie froide et torrentielle.
Ils approchèrent bientôt de la frontière. Harvey fit entrer Terra dans la cabine et lui recommanda de ne pas faire de bruit. Enfermé dans la petite pièce sombre, le passager clandestin entendit son protecteur bavarder avec les douaniers. Il était évident qu’ils le connaissaient bien, car ils le laissèrent redémarrer quelques minutes plus tard. Lorsqu’ils furent suffisamment loin, Harvey laissa Terra réintégrer son siège. Le Hollandais hésita à lui dire où il voulait descendre : sa maison était peut-être surveillée par les chiens de chasse du sorcier… Harvey le déposa donc sur le bord de l’autoroute, juste à l’extérieur de Little Rock.
— Je vous remercie du fond du cœur, fit Terra.
— Joyeux Noël, étranger.
— Joyeux Noël, Harvey.
Le conducteur lui tendit amicalement la main et Terra la serra volontiers. Elles furent alors enveloppées de lumière blanche. L’astrophysicien ouvrit des yeux émerveillés, car il identifiait enfin l’âme de cet homme. Tout comme lui, il avait vécu deux mille ans plus tôt.
— Mais que s’est-il passé ? s’étonna Harvey.
— Ton foie est guéri. Tu mérites la santé, Joseph, car tu as toujours su faire preuve de charité.
Terra ouvrit la portière et descendit du camion.
— Comment m’as-tu appelé ?
— Dans une autre vie, tu as été Joseph d’Arimathie. Tu as aidé le prophète Jésus à transporter sa croix jusqu’au lieu de son exécution. Tu es un être d’une grande bonté, même dans ta vie actuelle.
Ressentant l’appel des arbres, Terra s’empressa d’entrer dans la forêt. Quelques secondes plus tard, elle s’illumina d’une belle lumière blanche.
— Je savais que c’était un ange ! s’exclama Harvey, fou de joie.
Il était content d’avoir pu aider un messager de Dieu dans sa mission et surtout d’apprendre qu’il s’était bien conduit deux mille ans plus tôt. Sa famille serait bien étonnée d’entendre cette histoire.
* *
*
Le matin de Noël, malgré toutes les protestations des Penny, Amy Wilder retourna vivre dans sa propre maison. Elle fit un peu de ménage en prenant soin de ne pas incommoder les jumeaux qu’elle portait et demeura de longues heures couchée sur le sofa du salon à serrer le chandail préféré de Terra dans ses bras. Elle savait qu’il lui serait difficile de passer ce congé sans lui, mais une petite voix dans son oreille l’avait sommée de rentrer chez elle. « Était-ce Sarah ? » se demanda-t-elle.
À six heures, tandis qu’elle s’apprêtait à préparer le repas du soir, on sonna à la porte. Elle crut que c’était Donald qui voulait la kidnapper pour le souper. Son cœur fit un bond lorsqu’elle aperçut Terra. Il portait de vieux vêtements de chasse tout sales et un curieux collier de perles colorées. Ses cheveux touchaient ses épaules et il ne s’était pas rasé depuis longtemps, mais c’était bel et bien lui. Elle sauta dans ses bras.
— Oh mon Dieu…
Voyant qu’il ne lui rendait pas son étreinte, Amy recula.
— Je suis si heureuse que tu sois de retour, se réjouit-elle en refermant la porte.
Terra, pourtant, semblait inquiet. Pourquoi ses yeux étudiaient-ils la pièce comme s’il ne l’avait jamais vue ?
— Laisse-moi prendre ton manteau.
Il demeura immobile. Elle fit doucement glisser la fermeture éclair du vêtement. Terra tremblait de tous ses membres. Mais que lui avait-on fait dans cette montagne de Californie ? Il remarqua finalement le gros ventre de sa femme.
— C’est arrivé à Galveston, lui apprit-elle en souriant. Ce sont des jumeaux : un garçon et une fille.
Elle l’emmena à la salle de bain, où elle le laissa prendre une douche. Elle alla jeter ses vêtements sales dans la poubelle et revint dans leur chambre. Il dormait sur leur lit, nu et trempé. Elle l’épongea, constatant avec étonnement que même dans son sommeil, il continuait de frissonner. Pas question de le réveiller pour le faire manger. Elle le laisserait dormir aussi longtemps qu’il le voulait. Elle le recouvrit d’une épaisse couverture et s’allongea près de lui. Le lendemain matin, il se réveilla en criant.
— Je suis ici, Terra, le rassura-t-elle. Ce n’était qu’un rêve. Tu es chez toi, dans ton lit. Calme-toi.
Il prit sa main et la flaira à la manière d’un animal.
— Mais qu’est-ce que tu fais ?
— Je veux être certain que tu es réelle, murmura-t-il avec méfiance.
— Réelle ?
— Les illusions du sorcier n’ont aucune odeur.
— Tu n’as plus rien à craindre, mon chéri. Tu es chez toi, maintenant.
— Quand je me suis échappé du château, le magicien et le sorcier s’affrontaient et l’apprenti avait commencé à disparaître sous mes yeux. Si le sorcier gagne cette bataille, il se mettra à ma recherche pour m’éliminer, parce que je suis la pièce maîtresse du jeu.
— Mais de quoi parles-tu ?
Il leva sur elle un regard rempli de colère. Elle lâcha aussitôt ses mains en doutant soudain que cet homme soit bien son mari.
— Ne me regarde pas ainsi ! se fâcha-t-il. Je ne suis pas fou !
Il se leva et se dirigea vers la salle de bain. Amy hésitait quant à l’attitude à adopter.
— Ces gens ont des pouvoirs incroyables ! Ils ne reculeront devant rien pour s’assurer la victoire ! continua-t-il à crier, dans l’autre pièce.
— Je suis désolée, mon chéri, mais je ne comprends pas ce que tu racontes.
— C’est la vérité, bon sens !
Amy sauta du lit et le rejoignit. Debout devant le lavabo, il s’aspergeait le visage d’eau froide.
— Terra, tu n’as aucune raison de te fâcher.
— On m’a emmené contre mon gré et on m’a enfermé dans une cage ! hurla-t-il en se redressant. Je ne pouvais pas m’échapper ! C’est le magicien qui m’a délivré ! Il m’a fait sortir de la base militaire et j’ai couru rejoindre son apprenti, mais les soldats nous ont poursuivis et…
Amy passa les bras autour de son torse et le serra de toutes ses forces pour tenter de le ramener à la réalité.
— C’est fini, Terra, c’est fini. Tu es en sécurité. Il n’y a ni soldats, ni magiciens, ni sorciers. Juste toi, moi et nos enfants qui grandissent dans mon ventre.
— Le jeu ne se joue pas ainsi. Le sorcier ne me laissera pas vivre. Je suis sans défense dans ce pays. Tous mes chevaliers sont au Texas.
— Pas tous. Galahad est ici, à Little Rock.
Terra fit volte-face, la forçant à lâcher prise. Jamais elle n’avait vu autant de feu et de rage dans ses yeux.
— Il n’est pas à Houston ?
— Il est allé à ta recherche en Californie, mais il s’est passé quelque chose de terrible. Il a été blessé et il a dû revenir. Il est chez Chance Skeoh.
— Chance ?
— Ils se sont rencontrés au Texas et ils sont tombés amoureux.
— C’est impossible.
Il retourna dans leur chambre et fouilla dans la commode pour prendre des vêtements propres. Amy le rejoignit.
— Terra, pourquoi es-tu en colère ?
— Galahad ne peut pas être amoureux de Chance Skeoh, parce qu’il est homosexuel. Conduis-moi chez elle. Maintenant !
— Il est sept heures du matin et nous sommes le lendemain de Noël.
Faisant la sourde oreille, il commença à se vêtir. Sa mésaventure aux États-Unis l’avait-elle à ce point marqué qu’il avait complètement changé de personnalité ? Elle s’habilla et alla l’attendre dehors. En le conduisant à la maison de la défunte grand-mère de Chance, elle lui expliqua que le couple avait décidé d’y demeurer pour avoir plus d’intimité. Mais Terra ne l’écoutait pas. Il descendit de la voiture et observa le porche pendant de longues minutes. Comme s’il l’eut silencieusement appelé, Galahad sortit de la petite maison. Il ne portait qu’un chandail à manches courtes et ses jeans. Il se précipita dans les bras de Terra. Amy vit alors son époux caresser tendrement le visage du Texan.
— Sire, vous êtes vivant ! s’extasia ce dernier. Comment avez-vous réussi à échapper au sorcier ? Vous a-t-il fait du mal ?
— Je t’en prie, calme-toi.
Galahad embrassa Terra dans le cou et se blottit contre lui. Un frisson d’horreur saisit Amy Wilder. Dans un éclair de lucidité, elle comprit le lien qui unissait le roi et son chevalier. Terra était un homosexuel refoulé ! C’était pour cette raison que son premier mariage avec Sarah n’avait pas fonctionné ! Furieuse, Amy écrasa l’accélérateur, l’abandonnant à son amant. Tout à leurs retrouvailles, les deux hommes ne l’entendirent même pas partir. Galahad pria Terra d’entrer dans la maison pour se réchauffer devant le feu.
— Est-ce que Chance est ici ? résista Terra.
— Elle dort encore.
— Va chercher ton manteau. Je veux que nous soyons seuls pour parler.
Galahad lui obéit sur-le-champ. Il était tellement heureux de retrouver son meilleur ami ! À sa demande, il l’emmena à l’auberge Hollandaise, à l’extérieur de la ville.
Au volant de sa voiture, Amy pleurait à chaudes larmes. Pourquoi Terra ne lui avait-il pas dit toute la vérité lorsqu’elle l’avait rencontré ? Elle alla chercher du réconfort chez les Penny Elle martela la porte d’entrée avec ses poings jusqu’à ce que Donald, en pyjama et les cheveux en bataille, finisse par lui ouvrir.
— Es-tu souffrante ? s’alarma-t-il en pensant surtout à sa grossesse.
— Pourquoi ne m’as-tu pas dit qu’il était homosexuel ? cria la jeune femme en le frappant.
— Qui ça ? fit le médecin en lui saisissant les poignets.
— Terra !
— Mais il n’est pas homosexuel !
— Je viens de voir Chris Dawson l’embrasser !
— Terra est revenu ? s’égaya Donald.
— Hier soir, mais je ne sais plus si cet homme est mon mari ! Il s’est levé en colère ! Il m’a raconté un tas de trucs invraisemblables au sujet d’un sorcier et d’un apprenti ! Il a insisté pour aller voir son petit ami, à sept heures du matin ! Et il a failli m’arracher la tête quand je lui ai mentionné que c’était congé aujourd’hui !
— Pense à tout le stress qu’il a subi ces derniers mois. Il aura certainement besoin de notre patience et de notre compréhension pendant un bout de temps avant de redevenir lui-même.
— Je ne pourrai jamais partager la vie d’un homme qui aime un autre homme. C’est au-dessus de mes forces. Je ne veux pas non plus que mes enfants grandissent auprès d’un père névrosé.
— Il a seulement besoin de se réajuster, c’est tout.
— Ce qui lui est arrivé l’a marqué à tout jamais, Donald. Il n’est plus l’homme doux, gentil et innocent que j’ai épousé. Il est rempli de rage.
— Amy, ne le laisse pas tomber. Il a besoin de toi.
— Il a choisi Chris Dawson.
Comme il refusait manifestement de comprendre ce qu’elle ressentait, elle tourna les talons. Donald la poursuivit, en pyjama et en pantoufles.
— Amy, reste ici et calme-toi.
Elle démarra comme une fusée, malgré toutes les protestations du médecin.
* *
*
À l’auberge Hollandaise, madame Kindt apporta du café à Terra et Chris, puis retourna dans la cuisine. À cette heure, le lendemain de Noël, ils étaient ses seuls clients.
— Pourquoi vis-tu chez Chance Skeoh ? voulut savoir Terra.
— Je l’aime, sire, avoua-t-il, mal à l’aise.
— Est-elle amoureuse de toi ?
— Oui, mais je suis lié par le serment que j’ai jadis prêté. Je ferai ce que vous m’ordonnerez de faire.
— Tu mettrais fin à cette relation, si je l’exigeais ?
— Oui, répondit-il en refoulant sa terreur.
— Tu es décidément le meilleur chevalier de l’ordre, Galahad. Si j’avais exigé des autres qu’ils laissent tomber ce qu’ils aiment, ils m’auraient envoyé promener.
— Je ne fais plus partie du jeu, hélas. J’ai été vaincu par un chevalier noir. Tout ce qui me relie à vous désormais, c’est mon serment.
— Quand est-ce arrivé ?
— Lorsque le sorcier nous a interceptés dans la forêt, l’apprenti et moi, il a fait apparaître un dragon. Je n’ai rien pu faire contre lui.
— Sire Kay est-il au courant ?
— Sire Tristan le lui a appris, car j’avais trop honte pour lui parler moi-même.
— Qui est sire Tristan ? s’étonna Terra, qui croyait connaître tous les chevaliers de l’ordre.
— C’est Marco Constantino, votre élève. Après notre infructueux sauvetage à Galveston, deux de vos étudiants sont restés avec nous pendant l’été, dont le jeune Marco, qui a manifesté le désir de devenir chevalier.
— Qui est son mentor ?
— C’est moi. J’ai pensé que ce serait une bonne idée de perpétuer l’ordre au Canada, au cas où le groupe du Texas disparaîtrait. D’ailleurs, vous aurez certainement besoin d’un chevalier pour veiller sur vos enfants.
— Il s’est passé beaucoup de choses depuis mon enlèvement, comprit Terra en s’adossant dans sa chaise. Le fait de perdre un combat contre un dragon n’expulse personne de l’ordre, Galahad. C’est moi qui rend ce genre de jugement, pas le code.
Mais Galahad savait bien que Terra ne ferait jamais accepter sa décision par les autres membres.
— Où se trouvent le sorcier et le magicien ? poursuivit le Hollandais.
— Sire Kay croit que le magicien est mort, mais il ignore si le sorcier a subi le même sort lorsque son château a explosé. Il nous a par contre parlé du roi noir.
— Il est à peu près temps que Lancelot passe à l’attaque, grommela Terra.
— Il n’a pas l’intention de se lancer à ses trousses. Je le traque sans son accord avec l’aide du docteur Penny.
— Pourquoi l’ordre ne s’est-il jamais préoccupé de retrouver cette pièce adverse ? se demanda Terra. Et pourquoi n’a-t-il envoyé qu’un seul membre en Californie ?
— Sire Kay n’a envoyé personne. C’était ma décision. En fait, l’ordre s’y est opposé jusqu’à ce que je réclame le vote lors d’une assemblée spéciale.
— On dirait bien qu’ils voulaient être certains que je sois éliminé…
— Je ne connais pas leurs véritables intentions, mais je ne pouvais pas rester à rien faire pendant qu’on vous torturait.
Terra prit la main de Galahad et la serra avec beaucoup d’affection.
— Tu es le seul de tous ces hommes qui ait vraiment le cœur d’un chevalier, déclara-t-il.
— Je retiens le compliment, sire, se réjouit Galahad. Mais si le sorcier est toujours vivant et que le magicien est hors-jeu, vous ne pouvez pas rester ici, où personne ne peut vous protéger.
— Vu le peu de soutien que m’a fourni l’ordre jusqu’à présent, je ne serai en sécurité nulle part. Tu as déjà fait plus que ton devoir, mon ami. Je saurai m’assurer le concours d’autres chevaliers. Il est temps pour toi de prendre une retraite bien méritée et de vivre une vie normale auprès de la dame que tu as choisie.
— Mais vous ?
— Nous resterons amis, si tu le veux bien.
— Vous êtes un roi juste et bon, Arthur.
— Je ne fais que payer une vieille dette que je vous dois à tous les deux. Tu vois, il y a deux mille ans, tu étais l’épouse de Chance qui, à cette époque, était un soldat romain sous mon commandement. J’étais un général vénéré par ses troupes. Mes hommes auraient fait n’importe quoi pour moi. Alors, quand j’ai vu à quel point cette épouse était belle et intelligente, je me la suis appropriée.
— Vous voyez le passé ?
— Seulement celui qui concerne mon karma. Je t’en prie, au nom de notre amitié, laisse-moi payer cette dette que j’ai envers toi. Épouse Chance et assure-toi que personne ne ternisse votre bonheur.
— Merci, sire.
— Ce n’est pas facile pour moi de te laisser partir, chevalier.
Galahad ne le savait que trop bien. Ce n’était pas facile pour lui non plus, mais leur destin avait pris des routes différentes.
Ils terminèrent leurs cafés, puis Galahad reconduisit son roi chez Amy. Il l’étreignit longuement, mais ne chercha plus à l’embrasser : ils venaient de tourner une page de leur vie. Terra rentra chez lui et fut bien surpris de trouver toutes ses affaires empilées dans l’entrée.
— Je veux que tu quittes cette maison et que tu sortes de ma vie à tout jamais, déclara Amy sur un ton menaçant. Tu n’as pas été honnête avec moi, Terra Wilder, et c’est inacceptable dans un couple. Retourne chez tes amis homosexuels au Texas et oublie que j’existe. Je ne veux jamais plus entendre parler de toi, de l’ordre ou de la Hollande !
— Je savais que tu ne pouvais pas être réelle, murmura-t-il en reculant.
Dans sa crainte de voir apparaître le sorcier et de devenir le prisonnier de sa propre maison, Terra se rua dehors. Dès qu’il eut franchi le seuil, pourtant, Amy regretta ses paroles. Donald avait raison : son mari avait été malmené en Californie et ses traumatismes ne disparaîtraient pas si personne ne lui venait en aide. Elle le rappela, mais il s’enfonçait déjà dans la forêt.
Terra courut jusqu’à ce que ses jambes ne puissent plus le porter, puis il s’effondra à genoux dans une clairière enneigée, au pied de la montagne.
— Vous m’avez déjà tout pris ! hurla-t-il en levant les yeux au ciel. Terminons ce jeu ridicule ici et maintenant ! Montrez-vous, espèce de lâche ! Affrontez-moi au lieu de vous cacher !
Un vent violent balaya l’échappée. Terra se releva avec difficulté. Apparemment, le sorcier avait entendu son appel. Le Hollandais fut alors saisi par les branches d’un arbre et hissé jusqu’à sa cime.
— Non ! cria-t-il en se débattant.
Les branches le pressèrent contre le tronc, mais aucune lumière n’apparut. Sarah se matérialisa dans les airs, sa robe flottant autour d’elle.
— L’arbre essaie seulement de te protéger, Terra.
— Je n’ai pas besoin de sa protection ! Je veux mettre fin à mes souffrances ! Dis-lui de me déposer sur le sol !
— Contrairement à toi, je ne sais pas parler aux arbres.
— Mais il ne m’écoute pas !
— C’est sans doute parce que ta requête est insensée.
— Je suis venu défier le sorcier une fois pour toutes ! Ça ne regarde pas les arbres !
— Ils ne peuvent pas te laisser mourir, parce que tu n’as pas accompli ta mission.
— J’ai tout perdu ! Ma mère, mes grands-parents, toi, Michael, Hélène, mes chevaliers, Galahad et même Amy ! Je n’ai plus de foyer et je ne peux aller nulle part, parce qu’on me pourchassera impitoyablement au nom d’un jeu ridicule qui prend des vies humaines ! Je ne savais pas ce qui m’attendait quand j’ai accepté de jouer avec Chris, mais maintenant, je suis pris au piège ! Comment veux-tu que je me préoccupe de cette foutue mission ?
— Tu peux encore gagner la partie et mettre un terme au règne du mal.
— Je suis le seul pion restant ! Les autres ont été éliminés ou m’ont abandonné !
— Sache que ta mort ne marquera pas la fin du jeu. C’est ton fils qui deviendra roi lorsqu’il sera en âge de jouer.
— Non ! hurla Terra en se démenant dans les branches.
— Neutralise le roi noir et le sorcier et mets la population en garde contre les dangers du jeu. Lorsque les gens cesseront d’y jouer, il cessera d’exister.
— Aide-moi alors, la supplia Terra.
— Je ne peux pas. Arrête de douter de toi. Tu as la force de vaincre seul tes ennemis.
Elle posa la main sur son front et il perdit conscience.